Café-Cuisine

La cuisine était grande et déserte. Avec sa baie vitrée où la lumière aurait pu se refléter s’il y avait eu du soleil. Elle sentait le matin endormi qui ne se réveillerait pas. La machine à café piaffait à intervalles réguliers. Au son des pas qui allaient et venaient, une tasse à la main.

Des biscuits avaient été déposés par une bonne âme. Les pas s’attardaient, les yeux se penchaient. Et tandis que la tasse s’emplissait, les doigts se décidaient et choisissaient, au hasard des couleurs, un gâteau à la tendresse de l’enfance. Un sourire et un craquement dans le silence. Le goût de la détente et du plaisir.

Un bip, des pas qui s’éloignaient.

L’immense cuisine était à nouveau vide. Le ronronnement cajoleur du calme qui annonce la tempête riait en vague depuis le réfrigérateur plein. Elle était bien, la cuisine, dans sa pénombre d’octobre, à guetter les pas de ces visiteurs discrets. Ils étaient rapides et fuyants, la tête dans leur travail et la fatigue en sursis. Suspendue à la prochaine tasse de café.

Alors ils entraient en elle, sans vouloir la déranger. En silence, furtivement. Ils venaient la vider un peu de la caféine qu’elle emmagasinait comme d’autres le font de joyaux inutiles. Elle se laissait faire, sans résistance et fière d’apporter sa contribution. Elle était un partenaire comme un autre. Un membre de l’équipe, sereine et heureuse de ce qui, déjà, se préparait. Elle était bien et s’étirait d’aise. Tout le long de la baie vitrée grise.

Quelques voix surprises entre deux portes. Des mots échangés entre collègues. Bientôt, il allait falloir y penser.

L’heure allait sonner. La cuisine serait pleine de bruit. Des conversations en brouhaha et l’eau en ébullition dans les casseroles. La porte ouverte du réfrigérateur, celle grinçante du lave-vaisselle. Des gouttes d’eau tomberont d’un robinet mal fermé. Le couvercle de la poubelle tournant sous des doigts multiples. Les tiroirs dans leur incessant va-et-vient. Et la hotte, qui de toutes ses forces aspirera, ajoutant du boucan au bruit de la friture. La graisse restera quelques secondes dans l’air ; les assiettes tinteront sous les fourchettes.

Et la machine à café, immuable, bipera par intermittence pour renvoyer toute la section 3 au travail, une tasse pleine à la main. La cuisine, vaste et sombre, restera déserte, abandonnée comme une vieille amante. Seuls passeront, pour quelques visites secrètes et cachées, les buveurs de café.

octobre 9, 2014

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