Dans le couloir

Sur le mur accrochées, bien placées au milieu du couloir, elles sourient. Noires et grises, rectangles plus ou moins grands sur les feuilles A4 et blanches. Perdues au milieu des annonces et des propositions, elles avaient leur place à elles, avant. Il en reste un titre en lettre capitale, sombre couronne d’un temps révolu. Sur des feuilles jaunies et dont les punaises ont remplacé le ruban adhésif depuis longtemps sans effet, elles annoncent « Les sourires de la section 3 ».

Langage secret pour gens avertis. Des sourires pour ceux qui comprennent, pour ceux qui font partis de la famille. Des sourires figés sur du papier banal. Des sourires grimaçants à l’appareil photo. Et des spectateurs qui passent sans les voir.

Il y a la femme qui pensait envoyer le cliché pour un casting. Très droite à la pose travaillée. Les vêtements impeccables et le sourire large sans retenu. Un peu trop fausse avec son maquillage mal ajusté. Elle aurait voulu utilisé la photo pour se montrer et se dévoilée. Elle est atterrie là, au milieu d’un couloir plein de gens pressés qui ne la regarde pas. Elle y est depuis longtemps. L’angle droit de la feuille tombe lamentablement sur le reste de l’image. Personne n’a pensé à le relever. Il reste triste de ne pas attirer l’attention.

Prés d’elle un homme au sourire presqu’absent. Il n’était pas bien sûr d’avoir envie de figurer parmi les heureux vainqueurs de la section 3. Il s’est laissé convaincre sans bien savoir comment. Il a tordu les lèvres et un flash est sorti. Il a laissé des reflets dans ses lunettes. La jeune femme à sa droite aurait pu en rire. Mais elle avait mieux à faire. De trois quart, encore un quart devant son ordinateur, le cliché semble avoir été volé par un amoureux transit. Elle, rapidement, entre deux choses vraiment importantes, elle avait accepté de lui sourire. Forcée par la situation. Il avait plaqué la photo au milieu de la foule. La plus belle, c’est la mienne.

Au dessus, riant d’avoir passé l’âge de ses jeux débiles, une petite femme ronde offre ce qu’elle a de mieux. Des dents très blanches et une robe très fleurie. Le tout devant une plante noir qui devait être verte, dans le bureau, devant la fenêtre. On est écolo dans la section 3. On est écolo, et on en rit. On rit à faire pâlir son voisin de gauche, qui, tendu, a déjà perdu son sourire et sa joie de vivre. Sérieux, professeur ou maître. Peut-être un avocat un peu cher. Un peu sûr de lui, il n’a besoin de plisser ni les yeux ni les lèvres. Il sait qu’il a raison, qu’il est au sommet. Il attend qu’on le trouve à la mesure de son talent. Sur sa feuille jaunie qui a pris tant de regard et entendu tant de moquerie. Mais lui, concentré, il sait bien qu’il n’y a aucune raison de rire. Le chef de la section 3, c’est lui.

J’hésite un peu avant de me décider. Une punaise rouge vive dans la main droite, une photo pathétique dans la main gauche. Je m’approche mine de rien, le rose aux joues. J’ajuste la feuille en bas de la colonne, au bout de la rangée. À la limite du sourire. J’enfonce le clou. Et dès l’instant et le maintenant, j’appartiens moi aussi à la section 3.

septembre 23, 2014

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