Dans le train

Il veut faire le jeune homme cultivé. Il a acheté sur le quai de la gare un exemplaire du Monde qu’il tient ostensiblement devant lui. Il y lit par petites touches des avis qu’il ne maîtrise pas.

On y parle de guerres et de président. Les mots s’entrechoquent sans qu’un sens ne s’impose. Il aimerait bien savoir. Comprendre. Mais tout semble étrangement lointain à qui n’est pas habitué à ces palabres.

Ses yeux passent d’une colonne à l’autre. Ses pensées attrapent des mots au vol qui ne font pas sens. Il mélange politique intérieure et critique de film. La bourse va bien. Ce qui rendra Walt Disney heureux. Et les enfants s’en vont a l’école qui annonce que la prochaine épidémie de grippe touchera surtout les plus de 65 ans.

Il augmente imperceptiblement le volume de la musique qui lui crie dans les oreilles. Il laisse le journal ouvert sans le vouloir. Il se demande pourquoi il l’a acheté.

Il voit au-dessus du papier une jeune femme qui sourit. Au journal. Il l’admire secrètement, protégé. Par le journal. Il se souvient soudain de pourquoi on achète le journal.

Il voit ses yeux qui suivent les lignes. Elle lit les nouvelles qui l’ennuient. Elle a des yeux bleus qui s’animent de vert quand ils rencontrent un détail qui l’agace. Elle porte des créoles argentées et les cheveux attachés dans la nuque. Lâchement. Comme son admiration qu’elle ne peut deviner. Bien à l’abri qu’il est, derrière le papier sale du journal gris.

Il le plie d’un geste du poignet et sourit à la femme. Il se lève pour sortir, se retient, revient. Il lui tend le journal.

-Ça avait l’air de vous intéresser. Moi, je n’en ai plus besoin.

mai 27, 2018

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