Déjeuner du matin

Je m’essaie cette semaine à l’intéressant exercice d’écriture proposé par Fanny (https://lesbilletsdefanny.wordpress.com) : écrire un texte à partir de la citation suivante, tirée du livre d’Angela Morelli, La vallée des amazones :

« Ses yeux pétillaient derrière les verres de ses lunettes.

Je m’assis immédiatement et dissimulai ma gêne en plongeant le nez dans mon bol de céréales. »

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Ses yeux pétillaient derrière les verres de ses lunettes.

Je m’assis immédiatement et dissimulai ma gêne en plongeant le nez dans mon bol de céréales. Surtout ne pas croiser son regard.

-Bien dormi ?

Sa voix, profonde, venait d’ailleurs. Douce comme le miel, tendre comme le lait frais. J’avais peur de répondre. Comprendrait-elle le trouble ?
-Bien dormi ?
Je ne levais pas les yeux. Il y avait danger.

-Bien.
J’avais une boule dans la gorge, un estomac rétréci. Je tenais à la main une cuillère à soupe plongée dans une sorte de bouillie à donner la nausée. Je n’arrivais pas à manger.

Elle eut un geste. Son corps entier oscillait. Je devinais son chemisier jaune qui se décallait lentement sur sa peau foncée. Je croyais apercevoir la tiédeur de sa chair. Et, un peu plus haut, ses yeux parfaitement maquillés qui riaient derrière ses lunettes.
-Et toi ?
Où avais-je eu la force ?
-Parfait. Ton père m’a dit que tu les prenais avec du lait. J’espère que ça te va, comme ça.
Ça m’allait. Tout m’allait. Les « Miel Pops », le réveil trop tôt et sa voix pénétrante dans son parfum sucré. J’aimais les frissons dans mon dos et l’anestésie dans ma tête.
Je ne pouvais rien avaler.
Je jouais avec la cuillère qui tournait dans le bol. J’espérais qu’elle ne s’en rendait pas compte. Je savais que je devrais quitter cette odeur des îles dans la senteur des céréales ramollies. Je devrais partir de table, sortir. Pas tout de suite, mais bientôt. Déjà.

Je ne pouvais pas parler.

Je ressentais son souffle. Elle respirait.
-C’est parfait.
Je parlais. Je n’avais pas reconnu ma voix, mais c’était mes lèvres qui avaient bougé. Je crois.
-Mange, alors !
Ça voix souriait.
-C’est important, tu sais.
Je détestais son ton supérieur. Je haïssais ses mots trop durs. Je maudissais son assurance. Elle se prenait pour qui ? Elle croyait quoi ? Elle s’imaginait quoi, exactement ?
Quelques mots, deux phrases, trois nuits, et elle avait tous les droits ? Elle n’était rien d’autre que l’actuelle conquête de mon père. Il y en avait eu des dizaines avant, il y en aurait des dizaines après. Elle n’était rien, elle ne valait rien. Et surtout pas la peine que je m’énerve sur la cuillère plantée dans mon bol.
-Ça va ?
Je crois que ma main tremblait. Ou peut-être mon corps tout entier. J’en sais rien et je veux même pas le savoir. J’entendais encore sa voix de faussaire. « C’est important. » Qu’est-ce qu’elle allait s’imaginer ? Que parce qu’elle avait dix ans de plus, elle avait vu le monde ?
Je le connaissais mieux qu’elle, le monde !

Je savais ce qu’il valait, le monde.

J’avais vu en face ses coups bas et ses coups dans la gueule. J’avais respiré ses odeurs ôcres ; je connaissais l’odeur de la peur et du dégoût. J’avais entendu ses cris de haine et ses cris d’espoir sans retour. J’avais goûté ses douches froides et ses fruits amers. J’avais touché du bout des doigts la souffrance. Elle savait, elle, que les étoiles disparaissent derrière les nuages et qu’il ne reste que les chocs sur le bitume sale ?

J’allai lui montrer.

J’avais avalé mon bol de céréales. Sans m’en rendre compte. Il était vide devant moi sur la nappe en plastique bon marché et décolorée. Le goût amer de la mixture que je venais d’ingurgité ressurgit d’un coup. Tout remontait. Je tremblais.

Il faisait froid, je crois.
-Ça va ?
Elle posa sa main sur la mienne comme pour me réchauffer. Elle voulait me calmer. Elle était pleine d’une douceur charmante qui fait rêver autant que souffrir. Ses yeux me touchaient au travers des verres de ses lunettes. Ils appuyaient doucement là où ça fait mal. Elle était belle dans sa perfection de femme sensible. Elle était la femme de mon père. Et je n’avais pas le droit d’en être amoureuse.

février 21, 2016

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