Quand on n’a que l’honneur

 [Recension]

bruitC’est l’histoire d’une famille qui fut. Riche. Grande. Blanche. Elle est désargentée, obligée de vendre. Elle n’a plus rien qu’un simple souvenir d’avoir été. C’est la description de la déchéance. Il y a le vide, la fin, et même l’honneur sonne creux. On joue et on fabule pour se cramponner à ce qui reste sans s’apercevoir qu’il ne reste rien, que c’est déjà trop tard.

Dans ce paysage désolé, tout prés de la richesse d’un terrain de golf à l’avenir prometteur, Benjy s’efforce de s’exprimer et mélange tout dans un vacarme inaudible. Ce sont des sons et non pas des mots. Il ignore tout mais se rend bien compte. Il est grand, adulte et porte la fatalité de sa race sur ses épaules. Il est dans le présent et annonce le futur en détruisant les temps. Tout est feu dans sa tête bouillante. Ses idées s’associent à l’infini pour construire une vie impressionniste.

Ça grouille de cris dans un boucan sans fin. On sent le bruit dans les têtes et la chute qui guette. Tout n’est que fureur. Un bordel étrange où chacun joue son rôle. Une comédie humaine made in America. On regarde le monde s’écrouler, les personnages qui passent et qui n’y changent rien. Le temps sourit au temps, les années avancent, le monde change. Mais personne chez les Compson ne semble le remarquer. Tout est comme avant.

Quentin était. Il était jeune et le restera. L’espoir d’une famille sur la pente descendante. Une grande université et de jolies manières. Il porte le gilet et le veston. Et il se brosse les dents. Les minutes tournent bruyantes dans le mécanisme de sa montre abîmée. L’heure approche où il sera temps. Mais en attendant, avant, il profite, rit comme un fou et mélange ses sentiments dans des phrases sans point. Quentin connaît la noirceur du complet et l’inutilité de l’avenir. Il se joue de la vie et du passé.

Il y a quelques prénoms qui se prêtent de génération en génération. Pour mieux se mêler et souligner l’immobilisme. Il y a ceux qui meurent et ceux qui restent. Sans que l’on sache vraiment lesquels sont les plus chanceux. Et puis il y a celle qui est parti, qu’on ne voit pas ou alors en coup de vent, au détour d’un détail, par la fenêtre d’un fiacre, et qui est l’héroïne de cette fresque sudiste. Candace. Un prénom à peine prononcé, supprimé, raccourci, honni mais qui plane au-dessus du roman dans une écrasante lourdeur.

Jason la hait. Comme il prend un malin plaisir à haïr chaque chose qu’il rencontre ou devine. Tout tambourine sous son crâne. Un volcan qu’il ne maîtrise pas et qui l’emporte de page en page. Il tente d’accepter ce qu’il ne peut pas supporter et écorne son amour-propre en bousillant sa dignité. Il joue un jeu dangereux, attend que le temps passe pour devenir autre et souffle continuellement sur les flammes. Il court à sa perte, migraine en tête.

C’est un perpétuel entre-deux où personne ne franchit le gué. Il a une voiture, certes. Mais c’est un cheval qui se trouve dans l’écurie. Il y a l’aspirine, bien sûr. Mais ce sont les vapeurs de camphre qui soignent les maux et les souffrances. C’est un monde du futur qui vit dans le passé. Qui regarde la bourse chuter et tombe avec. C’est l’espoir d’un bonheur à venir qui s’accroche aux branches sèches et vieillissantes. Il fait froid à Pâques, comme tous les ans. C’est la tranquillité certaine de l’immuable quand le monde bouge.

Et nous, lecteurs, nous sommes tous des Dilsey. On regarde, on monte les marches en silence pour ne pas déranger. On veut savoir sans trop se mettre en danger. On ne veut pas embêter et tente de sauver ce qui peut encore l’être. On fait de son mieux pour être utile et on pleure quand on ne peut plus sourire. On voit le commencement et on devine la fin. Spectateur d’une pièce qu’on ne pourrait pas rejouer. Même en imitant le spectacle et la manière. On n’a pas encore vraiment trouvé la chose. Mais ça viendra.

 

Faulkner William, Le bruit et la fureur
(ici : Traduit de l’américain par Maurice Edgar Coindreau, Gallimard – Paris 2010)

septembre 28, 2014

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