On

J’étais à la douche quand mon portable sonna. Je n’attendais absolument aucun appel. Je me précipitai pour répondre.

-Allô ?

Trop tard. On avait raccroché.

Je cherchais instinctivement et dégoulinante qui m’avait appelé.

Numéro caché.

Je ne pouvais pas rappeler, je ne saurai jamais pourquoi on m’avait appelé, ce qu’on me voulait, qui était on.

Je reposais le portable sur la table et retournais dans la douche.

L’eau coulait dans ma nuque, le long de mon dos. Des questions se multipliaient. Pourquoi on m’avait-il appelé ?

On connaissait mon numéro et l’avait composé. Pour me dire quelque chose d’important. On n’appelle pas quelqu’un qui se douche si on n’a rien à lui dire. On ne dérange pas quelqu’un de bon matin. À 15 heures.

On voulait m’annoncer une bonne ou une mauvaise nouvelle, me raconter son samedi ou me donner rendez-vous pour la soirée. On voulait entendre ma voix.

Amoureux transi qui avait découvert mon numéro dans les pages blanches. Sauf que mon numéro de portable ne figurait pas dans l’annuaire.

Le shampoing me piquait les yeux et la chaleur de l’eau faisait de la fumée qui me paralysait la pensée.

On avait choisi à dessein de ne pas me laisser son numéro de téléphone. On voulait me faire une surprise, arriver masqué et me faire rire de sa farce. On aurait aimé connaître ma réaction face à ce tour bien monté. On avait la blague facile.

On me connaissait, c’était un ami de toujours. On me verrai demain, au travail ou au bistrot. Au détour d’une conversation sans rapport, on me ferait comprendre qu’il m’avait appelé.

-Et au fait, on décroche plus son téléphone ?

On rira ensemble et on se racontera ce qu’on ne s’était pas encore dit. Parce que je n’avais pas décroché à temps.

On voulait me faire peur. Je ne savais pas ce qu’on me voulait et si c’était grave. On avait laissé une trace dans mon portable et s’était évaporé. On n’avait pas jugé nécessaire de laisser un message. J’en fus certaine quand j’appelais mon répondeur, une serviette de bain autour de mon corps humide. Je voulais être certaine de ne pas être passée à côté d’une réponse quelconque.

On n’avait même pas pris la peine de me dire qui il était.

On était furtif, secret, avait disparu avant même d’apparaître.

On me laissait avec mes questions dans un haussement d’épaule qui se jouait de tout.

-On rappelera.

Et qu’en est-il si on ne rappelait pas ? Si on décidait de me laisser dans l’ignorance ? On pouvait très bien le faire, rien ne l’obligeait à reprendre contact avec quelqu’un qui avait eu l’audace certaine de ne pas décrocher. On pouvait m’observer et s’amuser de mes troubles. On pouvait se repaître de mon cerveau en ébullition sans même que je ne m’en rende compte.

Avec ses dents longues et ses yeux exorbités aux aguets. Le voisin d’en face, assis en marcel blanc sur son balcon, les jumelles à la main.

On était vicieux.

On pouvait être une erreur.

Le bruit du séche-cheveux m’empêchait de vraiment me concentrer. Je secouais la tête machinalement, une main dans les cheveux.

On s’était sans doute rendu compte au dernier moment que ce n’était pas le bon numéro. Un copier-coller mal agencé qu’on avait pris soin de vérifier en même temps que la première sonnerie.

-Merde !

On avait raccroché discrétement, pour ne pas avoir à se justifier et éviter les explications qui prennent du temps.

On était précautionneux, doux, discret. Le genre de personne avec lesquelles on aime bien discuter mais à qui je ne dirai jamais rien. Quoique, peut-être qu’on se connaît…

mai 1, 2016

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