Le futur du passé antérieur

1984

[Recension]

C’est l’histoire d’un roman présentant un passé qui était un futur. On y décrit un monde proche et différent. Absurde dans sa réalité. C’est un livre savant qui savait. Un livre banal. Le héros s’appelle Winston Smith, mais on s’en fout. C’est l’histoire quelconque de monsieur Toutlemonde. Il s’appelle Smith parce qu’il est de Londres. Laissez-moi penser qu’il s’agit de Jean Dupont.

Il habite une grande ville. Il a un travail. Il a ses problèmes. Ascenseur en panne et soucis de santé. Il n’avait pas une vie palpitante, Jean Dupont. Et puis il tomba amoureux. Julia était jolie, parfaite. Il en rêvait. Ils firent l’amour dans un champ, en bordure de forêt, à l’extérieur de la ville. Il avait pris un train pour s’y rendre. Ils se surprenaient à écouter, en silence, un oiseau qui chantait pour eux dans le ciel beau du printemps.

Dans un livre au quotidien banal, c’est toujours au printemps que l’amour survient.

Les descriptions sont précises et les hommes fatigués. Ils se plaignent sans se plaindre. Ils serrent les dents. Mis à part Jean Dupont et sa Julia, c’est une lecture classique du Monde entre deux gorgées de café.

On y parle guerres au Proche et Moyen Orient. Des avions lâchent des bombes et des gens meurent dans les décombres. C’est une tristesse quotidienne sur laquelle personne ne s’attarde plus. Des armées quelque part, au loin, s’approprient des bouts de terre qu’on ignore. La population locale s’adapte. La vie, ici, continue. Les prisons débordent, les méthodes policières ne sont pas toujours avouables. Mais soyons franc, il vaut mieux détourner le regard.

La page économie n’est pas toute rose. Les chiffres sont faux et les vérificateurs ne trouvent que ce qui les arrange. La pauvreté augmente dans certains quartiers de Londres. Les emplois sont mal payés et pour oublier, on boit beaucoup d’alcool sans que ce soit très bon. C’est l’habitude. La population, lasse et travailleuse, est abandonnée de sa classe dirigeante vivant dans un ilot étrange. Les beaux bâtiments inaccessibles s’étalent au centre des grandes villes.

Politique. Le pouvoir en place est sûr de lui et n’a pas l’intention de se modifier. Il a raison. Il sait et connaît. Il a lui-même créé les rouages. Il maîtrise. Il sourit à la caméra et anime les campagnes de pub qu’il refuse de nommer propagande. Il veut plaire pour que le monde l’aime. Il n’hésite pas à mentir et trahir pourvu que ça fasse venir les sentiments. Il est généreux dans son austérité. Plein de compassion en créant la douleur. Il est impossible de ne pas l’aimer.

Il doit aussi se protéger, l’État. Police en ordre et aux ordres. Il fait attention aux révolutionnaires qui tenteraient, sur un coup de tête et une idée débile, de se révolter. Il n’a pas vraiment peur. Il sait comment les traiter, comment les confronter. Il a mis au point des règles très strictes et des lois opaques. Réécrites dans des livres incompréhensibles aux éditions jamais à jour. Et, pédagogue, il en fait des jeux de policiers pour les enfants et des films de grande audience dans les cinémas.

La culture ne se révolte pas. Elle s’abêtit. Il y a des chansons sans idées et sans pensées chantées sans cesse et partout. Leurs paroles stupides entrent par effraction dans les cerveaux ramollis. Elles sont faciles à apprendre, il n’y a rien à comprendre. Et sur les écrans nombreux et toujours visibles, elles ont une place d’honneur.

Les écrans font parti de la vie. Présents partout, tout le temps, sans aucun temps mort et dans un éternel mouvement continu, ils montrent et diffusent. C’est un progrès qui sert à voir comme on peut voir. Ils appellent ça un télécran. Laissez-moi penser qu’il s’agit de la webcam, incrustée dans l’ordinateur.

La pollution fait rage, mais on ne l’appelle pas encore pollution. Il y a quelques rats qui sortent des égouts. Ils mangent dans les poubelles. C’est une grande ville. Avec ses côtés sombres sous le soleil écrasant d’été. La canicule fait rage. Mais personne ne la nomme déjà canicule.

Il y a des castes desquelles on peut sortir et évoluer. Pour l’idée d’égalité et celle d’avenir meilleur, même si la réalité fait que les enfants ressemblent à leurs parents. Parcours scolaires pré-écrits et routes en parallèles. Et puis il y a la langue. Nouvelle, créée juste pour soi. Pour décrire ce quotidien si différent. Une langue de l’entre-nous qui permet de réécrire l’histoire. Ça sent la magouille et le rôle positif de la présence française Outre-mer. Mais il ne s’agit pas de France. Ni d’Angleterre. Pas même d’Union européenne. Pourtant, Union, il y a bien eu. Quelque part dans le temps. Avant, plus tard.

Bienvenue en Océania, sous les yeux de Big Brother qui vous regarde. Depuis 1949 en passant par 1984. Sans arrêt.

 

George Orwell (traduit de l’anglais par Amélie Audiberti), 1984 (ici : Gallimard, Paris 2004)

novembre 23, 2014

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