Plaidoyer pour un match de foot

Je n’aimais ni l’heure ni le jour. J’avais travaillé toute la journée et il était déjà tard. Je n’avais plus envie de connaître cette joie euphorisante des samedis après midi quand tout sourit et que la chaleur du ciel mêle ses rayons au volontés footballistiques.

C’était lundi soir et ça n’avait absolument aucun sens de faire jouer deux clubs de Bundesliga se battant pour ne pas sombrer.

Je pensais au pouvoir de l’argent en baillant pour ne pas m’endormir. J’hésitais entre monter le son et allumer une clope. J’ouvris une canette de bière. J’essayais de me concentrer sur la balle en me maudissant de regarder le match. De participer à ce démontage en règle. Un lundi soir.

Je tremblais quelque peu pour Freiburg. J’espérais vaguement pour Mayence. J’étais à la fois blanc-rouge et noir-violet en détestant tous ceux qui avaient de près ou de loin accepté que ce match se joue à la fin du week end. Au début de la semaine. Un lundi soir.

En soutenant fermement les pancartes contre les matchs du lundi soir et souriant devant les sifflets qui trouvaient stupide qu’un match se joue un lundi soir, entrecoupant malencontreusement deux jours de travail qui ne faisaient qu’un. Je pensais déjà à ma fatigue du lendemain, aux cernes sous mes yeux, à ce mal de tête qui viendrait, à la nausée qui m’habiterait, à mon lit paresseux qui m’attendait sagement.

Coup de sifflet, tous au vestiaire.

Je me levais pour aller me coucher. Il ne servait à rien de veiller pour sombrer.

L’arbitre alla chercher par la peau des fesses les joueurs qui avaient eu l’audace de quitter le terrain. Comme on le fait avec des enfants mal élevés qui méritent une punition. Il expliquera plus tard que le match avait seulement était interrompu. Et qu’il avait donc le droit d’aller faire sortir, plus de six minutes après le début de la mi-temps, les joueurs du vestiaire avec des coups de pied au cul. Il avait tous les droits. Celui de s’être trompé auparavant et celui de vouloir réparer sa faute. Il avait l’âme grande de ceux qui assument. Et la vidéo comme arbitrage ultime.

Il n’avait pas bien vu et il n’était pas sûr.
Il posait un doigt sur son oreille pour vérifier mieux.
Il y avait sur le terrain vingt-deux personnes qui attendaient sans comprendre.
Il se concentrait en plissant les yeux.
Le réalisateur montrait un plan d’une main dans la surface de réparation.
Il partit à petites foulées vers l’écran de contrôle.
Il étira discrètement ses jambes en regardant la télé.
Il y avait des sifflets assourdissants. Pour l’arbitre. Pour le jour. Pour le match. Pour les joueurs. Pour l’ensemble.
Il communiquait avec Cologne ou avec quelqu’un.
Le réalisateur montrait le même plan, encore une fois. Au ralenti.
Il hésita en tournant sur lui en partie.
Il regarda de nouveau vers l’écran.
Il transpirait.
Il hésitait.
Il attendait.
Il y avait de l’impatience chez les entraîneurs qui ne comprenaient pas.
Il revint vers le centre du terrain.
Il s’arrêta en chemin.
Le commentateur avait épuisé ses réserves de lieux communs.
Il se taisait.
Il repartait en sens inverse.
Il revint.
Il plissa les yeux.
J’éteingnis la télé.
Je me couchais avec un pincement au coeur.

En fermant les yeux, je pensais au foot que j’aimais, au matchs qui donnaient des frissons.

Je revoyais les multiplex qui faisaient croire à l’absolu quand le terrain apparaissait sur le petit écran. Les samedis après-midi où tout se jouait en même temps sous la pluie ou le soleil, dans les cris des mêmes supporters habillaient de couleurs différentes dans la même fièvre de vaincre et des souvenirs qui se construisent par couches successives avec les mêmes larmes et des sourires différents.

J’avais le regard plongé vers un temps en couleur dont on parlait déjà au passé. Parce que la nouveauté et le fric avaient gagné. Parce que les sentiments et les émotions étaient balayés. Faites place à la justice ultime et aux attentes allongées. Au pouvoir infaillible des images qui sont décortiquées des heures durant à des dizaines, des centaines de kilomètres de là. Et qui auront raison face à la passion. De la passion.

avril 22, 2018

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