Si demain

Tu avais pris ton portable dans ta main droite pour t’en faire une lampe torche en cas de besoin. Tu t’étais approchée de l’immeuble neuf et tout de suite une lumière blafarde s’était déclanchée. Tu avais hésité à la recherche du nom sur la boîte aux lettres, l’index à l’affût, l’estomac dans la gorge. Tu avais trouvé ce que tu voulais, ou un truc qui y ressemblait. Tu avais appuyé dessus fortement, comme pour te donner un courage que tu n’avais pas. Tu avais encore le portable dans ta main, des écouteurs dans les oreilles, et un ciel sombre au-dessus de ta tête.

Il faisait noir dans la rue que tu avais empruntée.

Tu avais passé la porte avec un sourire figé sur les lèvres et des tremblements visibles dans tes mains. Tu te plaignais du froid pour te donner une contenance, regardant au hasard les murs qui t’entouraient. Au dessus des plaques de cuisson, une hotte s’approchait du plafond, un fil électrique en sortait négligemment et tu le suivais des yeux vers la prise à côté de laquelle se trouvait un micro-ondes. Une photo avec des fruits et des légumes verdissait le crépi blanc. L’évier débordait déjà d’une vaisselle qu’il faudrait bien finir par faire.

Il fallait que la porte du frigidaire s’ouvre pour voir les bouteilles qu’il renfermait.

Tu repensais à ton entrée titubante en serrant sûrement un verre dans ta main droite. Tu te demandais si quelqu’un autour de toi savait que dans ta tête des mots dansaient et que dans ton ventre de l’alcool chantait. Tu avais dû avaler une gorgée à un moment mais cela ne se voyait pas dans le verre intact. Tu ne te souviendrais pas, plus tard, avoir ri en portant d’un geste machinal ta main vers tes lèvres pour pouvoir sentir le vin dans ta gorge. Tu restais près de la cuisine, de la nouriture, de la boisson, de lui.

Il était accoudait comme si de rien n’était, comme si tu n’étais pas là.

Tu te rappelais la première fois que tu l’avais vu. Dans une réunion quelconque où l’on parlait petits-fours et dégustait les plans des changements pour les cinq années à venir. C’était il y a cinq ans et tout avait changé. Des routes avaient été construites qui devaient faciliter la vie des habitants. Tu l’avais croisé souvent sans jamais le lui faire remarquer. Un quartier était sorti de terre pour améliorer la mixité sociale. Tu l’avais soutenu sans qu’il ne prenne la peine de te remercier. Des gens avaient emménagé qui voteraient pour lui. Et au sommet de la gloire, il avait épousé celle que tu regardais boire dans son verre.

Il y avait comme une éclipse qui passait sur ton coeur et tu ne pouvais rien y faire.

Tu te souvenais ce moment où tu étais tombée amoureuse. Il parlait lotissement écologique et développement durable. Il répondait à des questions qu’on ne lui posait pas. Il souriait largement à ceux, conquis, qui allaient l’adouber. Il le savait, il attendait le moment et, sans qu’il ne le sache, tu attendais avec lui. Tu avais eu envie, toi aussi, de construire quelque chose. Tu avais eu besoin qu’il vienne te sauver de ta solitude, et c’est encore toi qui allais à lui. Tu avais voulu sentir autre chose que des larmes bruyantes et c’est tremblante que tu avais passé la porte. Tu avais vu les années passer sans qu’elles ne t’apportent ce bonheur tant souhaité.

Il tourna vers toi sa tête et ses yeux te regardèrent profondément, comme à chaque fois.

#12

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